Home On en parle! N’envoyez pas de l’argent, mais des techniciens – Propos recueillis par Jean-Michel Caroit – Le Monde

N’envoyez pas de l’argent, mais des techniciens – Propos recueillis par Jean-Michel Caroit – Le Monde

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N’envoyez pas de l’argent, mais des techniciens
‘René Préval, président haïtien


Quelle est votre stratégie face à l’insécurité alors que les kidnappings et les assassinats de policiers ont repris après la trêve observée au moment des élections ?

Je ne vais pas tomber dans la réponse facile de comparer l’insécurité dans d’autres pays et à Haïti. Il faut d’abord renforcer les instruments pour combattre le crime. J’ai soumis au Parlement la confirmation de l’actuel chef de la police, et il faudra aussi nommer un secrétaire d’Etat à la sécurité publique et réorganiser la police avec l’aide de la Minustah (Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti). C’est un problème angoissant mais qu’on ne pourra pas résoudre en un tour de main. Il faudra d’abord construire les instruments, pas seulement la police, également le système judiciaire. C’est le dernier carré de résistance des hors-la-loi, que ce soit le crime international organisé, le crime national, la contrebande. Et puis aussi se pencher sur la question sociale. Nous avons le programme d’apaisement social qui pourra créer des emplois et nous permettre d’avancer dans le programme de désarmement. Mais l’Etat haïtien est très faible, il faudra le faire avec l’aide de la Minustah.

Cette recrudescence de l’insécurité a-t-elle des motivations politiques ou s’agit-il de banditisme de droit commun ?

Je pense que c’est du droit commun, je ne pense pas qu’il y ait des motivations politiques.

Comment est accueillie la confirmation du chef de la police, Mario Andresol ?

M. Andresol a donné des signes de vouloir changer les choses. L’international me dit de travailler avec lui. J’ai travaillé avec lui sous ma première présidence. L’impression de la population, c’est que c’est quelqu’un qui veut changer la police et qui veut que la police fasse vraiment son travail.

La Minustah a été accusée de ne pas s’attaquer au problème de l’insécurité. Qu’en attendez-vous ?

Quand la Minustah est arrivée, il y avait un effondrement de l’Etat, une situation insurrectionnelle. Sa tâche était de rétablir l’ordre. Nous sommes en discussion pour redéfinir son mandat. Ce ne sera plus une mission de rétablissement de la paix mais de maintien de la paix à travers le renforcement des institutions précisément pour préparer le départ de la Minustah. Le gouvernement doit être plus présent. La Minustah devra travailler non seulement en accord avec le gouvernement, mais je dirai presque sous la supervision du gouvernement, de l’Etat haïtien. Nous allons discuter avec eux pour savoir de quelle façon ils pourront aider au renforcement de la police et de la justice.

Qu’en est-il de l’idée de créer un corps de gendarmerie aux côtés de la police ?

Ma conviction est que l’armée n’est pas nécessaire. La discussion est de savoir si ce corps serait à l’intérieur de la police ou s’il faut un corps séparé. La police doit rester auxiliaire de la justice pour appréhender les criminels, maintenir l’ordre public, s’occuper de la circulation routière. Il faudra un corps pour la sécurisation des frontières, la surveillance des bâtiments publics, des ports, des aéroports, pour intervenir en cas de désastre naturel, pour lutter contre la contrebande et participer à des tâches comme la surveillance des forêts. Je vais réfléchir sur la manière d’articuler cela avec le service civil obligatoire, qui est inscrit dans la Constitution.

Quelles mesures sont prises pour affronter la corruption et le clientélisme ? L’arrestation du directeur de l’Ucref (Unité centrale de renseignements financiers) a semé le doute…?

M. Jean-Yves Noël est toujours directeur de l’Ucref. Il est à son poste et il n’a jamais été question pour le gouvernement de le remplacer. D’ailleurs, M. Jean-Yves Noël n’a pas été arrêté sous le gouvernement de Jacques-Edouard Alexis. Je n’accuse pas le gouvernement précédent, mais je dis que nous n’étions pas en plein contrôle de l’appareil gouvernemental à ce moment-là. Nous pensons qu’il n’était pas justifié qu’il reste en prison. S’il y a plainte contre lui, il faut qu’elle suive son cours, mais la décision de prison ferme n’était pas justifiée. Il faut un système de contrôle de la corruption. Il ne suffit pas d’avoir un homme intègre, il faut aussi un système qui permettra d’être sûr que la corruption n’existe pas. Il faut par exemple un mécanisme transparent pour la passation de marchés, un seul guichet pour que quand un investisseur vient il n’ait pas à réaliser cinquante, soixante démarches où il devra laisser un bakchich. Il faut des procédures simples, transparentes, claires et vérifiables.

Où en sont les dossiers des personnalités comme Yvon Neptune (ancien premier ministre de l’ex-président Jean-Bertrand Aristide) qui sont en prison ?

Nous respectons la séparation des pouvoirs. L’exécutif ne peut pas s’immiscer dans les affaires de la justice. Cependant, le président de la République est garant de la bonne marche des institutions. Je me suis entretenu cette semaine avec Louis Joinet [expert de l’ONU pour les droits humains en Haïti] et je vais le rencontrer en France pour voir comment la Commission des droits de l’homme des Nations unies peut nous aider en ce qui concerne la justice et les droits de l’homme.

Après la formation du gouvernement, dans un climat de dialogue et d’ouverture, où en sont vos relations avec l’ex-président Aristide et son parti, la Famille Lavalas ?

Pendant la campagne, j’ai écouté la population. Elle veut que tout le monde se mette ensemble, qu’on sorte des zizanies factices, inutiles. Cela fait vingt ans que le peuple haïtien vote, mais il n’a encore jamais vu les résultats positifs et concrets de son vote. C’est pourquoi il demande à la classe politique de se mettre ensemble. Pendant toute ma campagne, j’ai dit que si j’étais président je parlerais à tout le monde sauf aux assassins, aux voleurs et aux dealers de drogue. C’est ce que je fais et c’est, je crois, ce que tout le monde attend. Nous avons commencé à parler avec les secteurs politiques représentés au Parlement. Mais il faudra élargir ce dialogue aux secteurs politiques qui ne sont pas représentés au Parlement et à la société civile.

Et ceux qu’on a vus, par exemple le 14 mai [jour de la prestation de serment de M. Préval], réclamer bruyamment le retour de l’ancien président ?

Ma réponse à cette question est simple : la Constitution dit qu’aucun citoyen n’a besoin de visa pour quitter le pays ou y revenir. Donc la réponse ne m’appartient pas.

En quoi consistent le pacte de gouvernance à vingt-cinq ans et le programme d’apaisement social ?

Le pacte à vingt-cinq ans est une façon d’inviter les gens à réfléchir ensemble. C’est une façon de dire qu’on ne peut pas construire un pays si on n’a pas une vision à long terme. Par exemple, si nous prenons les grandes villes d’Haïti, surtout les villes côtières, qui se sont développées à partir d’un certain type de production agricole, ces villes, y compris Port-au-Prince, n’ont plus la capacité de se développer autrement que sur un mode de bidonville. N’est-ce pas le moment de dire : créons dix villes du millénaire et créons les réserves foncières nécessaires sur deux cents, trois cents hectares pour ces nouvelles villes, qui seraient basées sur l’enseignement, l’éducation, les nouvelles technologies de l’information. Si on ne crée pas ces réserves aujourd’hui, même si c’est dans vingt-cinq ans qu’on les construit, on ne pense pas vraiment le développement. Il faut un accord national, une réflexion nationale, il faut embarquer tout le monde dans ce projet, sur une perspective longue, même s’il faut parfois rêver.

Y a-t-il une structure, un agenda, un secrétariat, ou est-ce une bonne idée qui va rester informelle, qui ne va pas ‘atterrir’ ?

C’est une bonne idée, et elle a déjà donné des résultats. Le premier résultat, c’est le gouvernement. Voilà une plate-forme qui n’a pas de majorité au Parlement et qui a obtenu la quasi-unanimité des voix ; il n’y a pas un vote négatif, il y a eu deux abstentions, l’une au Sénat et l’autre à la Chambre des députés.. Comme c’est nouveau, il y a une structuration à faire. Deux structures existent déjà, la structure parlementaire et la structure gouvernementale. J’ai proposé une superstructure de réflexion politique avec des techniciens dans différents domaines qui puissent alimenter la structure politique d’éléments de réflexion et qui puissent mettre en forme les recommandations des structures politiques. Nous avons commencé à travailler avec les Eglises. Tous les leaders des secteurs politiques qui ont participé à la mise en place du gouvernement ont tenu une séance de travail avec la conférence épiscopale. On le fera aussi avec les protestants pour penser l’éducation et la santé puisque ces deux entités religieuses contrôlent un grand réseau de santé et d’éducation. Il suffit d’avoir la bonne volonté et l’ouverture d’esprit nécessaires pour que nous acceptions de cheminer ensemble.

Et quant au programme d’apaisement social ?…

C’est un mot que je n’aime pas, inventé par une institution financière internationale. Cela ressemble à un programme pour faire dormir les gens, l’apaisement social, je n’aime pas ça. Je crois qu’il faut s’occuper des hommes difficiles mais en faisant des activités structurantes, permanentes. Dans le budget, nous avons mis de côté 15 millions de dollars (quelque 12 millions d’euros), c’est la partie haïtienne ; mais nous envisageons dans le cadre de la renégociation du CCI (cadre de coopération intérimaire) qui a lieu en ce moment de travailler avec les principaux bailleurs pour qu’une partie des ressources qui sont à notre disposition puisse être mobilisée. Il y a mille fiches de projets, répartis sur tout le territoire, nous faisons des ‘paquets’ au niveau municipal pour qu’il y ait une cohérence et éviter le saupoudrage.

Quelle est votre évaluation de l’aide internationale dans le cadre du CCI ? On dit que 700 millions de dollars ont été dépensés sur le montant de 1,3 milliard promis ?

Le grand problème avec l’aide internationale, c’est qu’il n’y a pas de plan de la maison Haïti, et les donneurs proposent ce qu’ils ont. Si on avait un plan Haïti, nous pourrions demander aux donneurs ce qui nous semble être nécessaire. C’est la première démarche de rectification qu’on devra faire par rapport à cette relation avec l’international. C’est pourquoi, quand j’étais en Argentine et que M. Kirchner [le chef de l’Etat] m’a demandé après les félicitations d’usage ‘que pouvons-nous faire pour Haïti ?’, je lui ai dit : Mon drame, monsieur le Président, c’est que je ne sais pas. Nous avons une fuite de cerveaux importante, les ONG prennent les meilleurs techniciens qu’elles paient beaucoup plus cher. J’ai été étonné de voir quelqu’un comme Frantz Verella, qui avait un salaire important à la BID (Banque interaméricaine de développement), se sacrifier pour devenir ministre, mais ce n’est pas chaque jour qu’on voit cet esprit de sacrifice. Il faut des techniciens pour penser le développement.

Voilà quelques jours, j’ai rencontré une mission du Fonds monétaire international, à qui j’ai dit ‘ne m’envoyez pas de l’argent, envoyez-moi des techniciens’. Durant mon premier mandat, quand le Français Michel Camdessus dirigeait le FMI, nous avions mis sur pied un programme de recrutement de techniciens. L’actuel ministre des finances était arrivé dans le cadre de ce programme ; nous avions alors environ vingt-cinq techniciens payés par les institutions financières, le FMI avait la mission de chercher ces techniciens et la Banque mondiale et d’autres bailleurs les payaient au même tarif qu’à l’étranger. Je pense qu’il s’agit d’abord de trouver les techniciens pour penser ce développement. Si l’on ne fait pas ça, on continuera à recevoir ce que veulent bien donner ou ce qu’ont les bailleurs.

En outre, les bailleurs font trop de choses. La Banque mondiale intervient sur les routes, dans la santé, l’éducation, la bonne gouvernance, la justice, la police… La BID intervient dans les mêmes domaines, l’Union européenne aussi et avec des procédures différentes. On a l’impression que le gouvernement passe son temps à coordonner ce que font la BID, la Banque mondiale et l’Union européenne. Nous leur disons : Simplifions les choses, spécialisez-vous, la BID prenez les routes, l’Union européenne, prenez l’éducation ou la santé, etc. Nous n’avons pas la capacité de gestion pour coordonner tout cela. Le CCI a dix-neuf tables sectorielles, le ministre des finances se retrouve sur sept tables, le ministre de la justice sur trois tables, le ministre de l’éducation sur cinq tables, ils n’ont pas le temps de faire leur travail de ministre, c’est inefficace. Il faudrait trois tables : la table des infrastructures pour la BID, la table de l’éducation pour l’Union européenne, et la table de la santé pour la Banque mondiale. Sinon, ça ne marche pas.

Quels sont les résultats de vos voyages à travers les Amériques, du Chili au Canada, en passant par Cuba et le Venezuela ?

Le premier résultat concret, c’est de maintenir Haïti dans l’actualité. Le deuxième, c’est d’expliquer à ces Etats la situation haïtienne, et le troisième résultat – en ce qui concerne par exemple le groupe ABC (Argentine, Brésil, Chili) –, c’est la formation d’une commission ABC pour aider le gouvernement haïtien à réfléchir sur son développement. Prenez les conditions de travail du Parlement. Le parlementaire a pour tout espace sa chaise. Les commissions n’ont pas d’espace, il n’y a pas de technostructure pour aider à penser les lois, à les rédiger. C’est pareil pour l’exécutif. Nous n’aurons pas la capacité de tout penser, de tout rédiger. Dans n’importe quel Parlement et n’importe quel gouvernement, s’il n’y a pas de techniciens, on ne pourra pas avancer. Pour moi, c’est la chose principale, ce n’est pas l’argent.

Comment évaluez-vous la coopération cubaine ?

On ne va pas opposer les différents types de coopération. Chaque coopération a sa spécificité. Les Cubains n’ont pas de ressources financières, mais ils ont les ressources humaines nécessaires. Aujourd’hui, parmi nos 140 communes, 55 ne sont pas encore couvertes par la présence médicale cubaine. Un inventaire a été fait. Vingt doivent être couvertes tout de suite grâce à un redéploiement dans ces communes-là. Voilà un type de coopération sur le terrain qui apporte une amélioration dans la vie des gens. Les Cubains ont un système socio-économique qui n’est pas celui d’Haïti, où existe la libre concurrence, le marché. Nous nous rendrons dans des pays comme la République dominicainen qui sont plus proches de nous en matière de développement, pour voir ce qui s’y fait.

Quelle a été la réaction des Etats-Unis à vos voyages à La Havane puis à Caracas ?

Ils ne m’ont pas fait de confidence ni de commentaire. Aujourd’hui, presque tous les pays de la Caraïbe sont regroupés dans PetroCaribe. C’est une bonne initiative qui se fait dans le respect de l’indépendance de chaque pays. Quand j’étais là à Caracas, après moi, le sénateur Joe Kennedy a été reçu par le président Chavez.

Qu’attendez-vous de ce voyage en Europe, et particulièrement de l’étape à Paris ?

D’abord une meilleure compréhension de la situation en Haïti. Nous allons expliquer la nouvelle situation. C’est le plus important pour moi, tant à l’Union européenne, à Bruxelles, auprès du gouvernement belge, qu’auprès du gouvernement français. Dans tous ces voyages, je n’oublie pas les Haïtiens qui vivent à l’étranger. Aujourd’hui le tiers de notre population vit à l’étranger. Ces 4 millions d’Haïtiens qui vivent à l’étranger contribuent à hauteur de 20 à 25 % du PIB, et dépensent beaucoup d’argent dans leurs voyages, l’éducation de leurs enfants, à hauteur de 1,3 milliard de dollars par an. C’est pratiquement le même chiffre que le CCI, mais en ce qui les concerne, c’est chaque année. Si on arrive à les rassurer pour qu’ils viennent plus régulièrement en Haïti, nous pouvons doubler ou tripler cet apport de la diaspora. Au cours de la première étape de ce voyage, je me rends à Miami, où se tient une conférence sur le tourisme. Elle réunit des Haïtiens qui veulent faire du tourisme en Haïti, qui ont déjà commencé d’ailleurs.

La France a dit qu’elle pourrait aider Haïti pour l’annulation de la dette. Cela fait-il partie des dossiers qui vont être discutés à Paris ?

L’annulation de la dette est liée à des conditions de progrès dans la gouvernance, dans la captation des ressources de l’Etat. Nous devons d’abord satisfaire ces conditions pour qu’il y ait effacement de la dette. On avance avec l’appui du Fonds monétaire et la poursuite des réformes économiques. Avec la Banque mondiale et la BID aussi. Là où la France peut donner un coup de main, c’est dans le domaine de la dette bilatérale, qui concerne le Club de Paris. Le gros de la dette bilatérale concerne la France, l’Italie et l’Espagne, car les Etats-Unis ont diminué la leur. L’appui de la France s’affirme largement à travers l’Union européenne. Mais l’un n’exclut pas l’autre. Un pays membre de l’Union européenne peut faire quelque chose de complémentaire sur le plan bilatéral, il y a là une opportunité pour la France d’aller au-delà, car après tout Haïti a une relation historique et unique avec la France.

Les investisseurs commencent-ils à revenir ?

L’ancien Club Med va rouvrir bientôt. Il a été repris par un consortium de capitaux haïtiens et étrangers, des Haïtiens locaux et de la diaspora. Des investisseurs haïtiens se sont groupés pour construire une centrale électrique de 30 mégawatts. Il y a des projets pour ouvrir des zones franches, les terrains sont déjà acquis, les études sont en cours. Je suis au courant d’au moins trois projets associant des Haïtiens et des étrangers.

La lumière sera-t-elle faite sur l’assassinat de Jean Dominique, célèbre journaliste assassiné en 2000 ?

Comme je l’ai dit, je vais impliquer l’international dans le dossier de la justice. Louis Joinet m’a assuré qu’il était prêt à venir nous donner un coup de main sur ces dossiers.

  • Propos recueillis par Jean-Michel Caroit
    Le Monde

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